Backtalker. An American Memoir
Parmi les personnes de couleur qui enseignaient dans les law schools1, il y avait un petit groupe qui s’orientait vers la défense des droits civiques mais qui, simultanément, s’intéressait particulièrement à l’histoire et aux idées qui structurent le rapport du droit à la race. Nombre d’entre nous étions issu·e·s du Cours Alternatif d’Harvard2, mais j’étais toujours à l’affut pour y adjoindre d’autres compagnes et compagnons de route3. À partir d’un certain moment, notre petit groupe commença à se réunir dans des chambres d’hôtel à l’occasion de la rencontre annuelle des professeur·e·s de droit organisée par l’Association of American Law Schools. Nous appelions ces rencontres des « spekeasies »4 car il fallait connaître quelqu’un pour savoir où nous trouver et pour pouvoir participer.
À cette époque, le mouvement Critical Legal Studies (CLS) était au beau milieu du « gender turn » - ce moment où, grâce à un sous-groupe en son sein, un ensemble de sujets s’est déplacé de la périphérie au centre. Les fem crits5 émergeaient, et elles nous ont demandé d’organiser une session sur la race6.
À ce moment-là, nous n’étions qu’une poignée, parmi lesquels Christopher Edley Jr., Regina Austin, Denise Carty-Bennia, Neil Gotanda et moi-même. La question que nous avons posée lors de la session plénière de la rencontre de CLS de 1985 était la suivante : qu’est-ce qui, en lien avec la blanchité des CLS, maintient les personnes de couleur à distance ? À nos yeux, la question était alignée avec la focale des CLS qui consistait à interroger les rapports de pouvoir. Mais cette manière innocente dont nous comprenions la question n’est pas la manière dont elle a été reçue. Dès que la session a commencé et que la question a été posée, la tension dans notre groupe a commencé à monter. Quelques minutes après que le thème de la discussion ait été lancé, des cris d’opposition se sont élevés dans la salle. « Ce sont précisément ces discours enflammés qui ont détruit le Student Nonviolent Coordinating Committee [SNCC]7 », entendit-on ; et d’autres exprimèrent leur refus d’être « Mau-Mauisés à mort » – dans une formule choquante qui renvoyait au régime colonial britannique8. La session prit fin en débandade acrimonieuse, pire que tout ce qu’il ne m’avait jamais été donné de voir jusque-là dans le monde de CLS. « Tu l’as voulu, tu l’as eu », fut le sec commentaire que me fit alors Regina. Elle avait toujours été la sceptique de la bande et, à ses yeux, la session n’avait fait que confirmer ce qu’elle avait toujours suspecté. Pour elle, tous les éléments de langage – posture de gauche, « inter-subjectivité » et « zapping » - n’étaient qu’autant de couvertures destinées à dissimuler le fait que nos collègues de gauche étaient disposés à tout remettre en question - tout, sauf la blanchité du mouvement.
Une fois que les participant·e·s se furent retirés, Gary et moi nous rapprochâmes en secouant la tête. Mais compte tenu de ce qui s’était passé, je n’étais pas certaine que nous donnions le même sens à nos mouvements de tête.
« Alors… », dit-il.
« Disons que cela ne s’est pas passé comme on l’avait prévu ».
« On peut le dire », répondit-il – mais son intonation faisait plutôt entendre un : « je te l’avais bien dit ».
« Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire ? » Ajoutai-je. « Est-ce que Mort va s’en tirer avec ses conneries de ‘Mau-Mauisation’ ? Est-ce que les gens sont vraiment d’accord avec ça ? »
« Je ne pense pas que tout le monde soit d’accord », dit Gary en pesant ses mots. « Mais il y a un sentiment – et, je crois, une crainte – que les divisions qui se sont produites dans les années 1960 se produisent à nouveau ».
« Si l’une des personnes qui étaient dans cette pièce avaient effectivement été membre du SNCC, elle aurait toute ma reconnaissance et mon soutien pour le syndrome post-traumatique enduré. Mais je crois en réalité qu’ils se l’inventent pour ne pas avoir à parler de ce qui se passe ici et maintenant ».
Gary acquiesça discrètement et suggéra : « Je crois que ce qui se joue, c’est leur crainte de l’humiliation et leur résistance à l’auto-flagellation. Personne ne trépigne d’enthousiasme à l’idée d’être reprogrammé ».
Je ne savais pas quoi penser de ses propos. Nous n’avions pas davantage demandé d’auto-flagellation que les féministes ou les néo-marxistes lorsqu’ils et elles avaient mis en débat le patriarcat ou la domination de classe ; mais débattre de la race, semble-t-il, était une chose différente. Je quittai la conférence fem-crit avec une conviction tenace : on peut être très perspicace sur un ensemble de situations, courageux, réfléchi et même se montrer un bon allié ; mais ces qualités d’analyse qui précisément vous ont mené à être inclus dans certains cercles peuvent complètement vous glisser entre les doigts face à une question qui déclenche un niveau aveuglant d’insécurité. Et c’est précisément ce que l’invitation à réfléchir à la race comme vecteur d’une dynamique de pouvoir au sein même de CLS avait semblé déclencher. En dépit de cette embardée chaotique sur le terrain de la race, je n’étais toutefois pas prête à abandonner. Pas pour l’instant.
Il se trouve que la rencontre suivante devait être organisée à l’initiative des law schools de Los Angeles durant ma première année d’enseignement à UCLA. J’avais d’ailleurs participé à une réunion d’organisation de la rencontre avec mes nouveaux collègues avant même de prendre mon poste, à l’occasion d’une visite que j’avais entreprise pour trouver un logement. À ma grande surprise, j’y avais découvert qu’il n’était nullement prévu de reprendre la discussion sur la race qui s’était soldée par un échec si cuisant lors de la dernière rencontre.
« Nous avons une occasion de relancer la conversation », écris-je dans un compte rendu et une invitation à mes collègues Mau-Maus : « discutons de la manière de faire en sorte que cela soit possible ». J’avais dans l’idée de solliciter l’appui de certains poids lourds pour cette nouvelle tentative. Je ne puisais cette inspiration ni dans la sociologie des mouvements ni dans la grande théorie, mais dans une bande-dessinée que ma mère aimait tant : Tom et Jerry. Tom, le chat, passait sa vie à poursuivre Jerry, la souris – jusqu’à ce qu’un jour, après que Tom ait poussé Jerry à se retrancher dans sa maison de souris, ce soit une version bodybuildée de Jerry qui en ressorte (tant et tant que je le prenais pour un rat) et parvienne à renverser la situation. C’était d’une force de cette nature que nous avions besoin pour riposter à la résistance opposée à nos efforts inauguraux pour inclure la race au projet critique. C’est donc en les voyant comme de lointains cousins de Jerry que nous avons invité deux des plus éminents intellectuels noirs de l’époque, bell hooks et Cornel West, pour nous soutenir au premier meeting consacré à la race de CLS. Cornel, un théoricien respecté qui maîtrisait parfaitement la grande théorie et le discours de libération noire, pourrait faire le pont dont nous avions besoin pour faire reculer la faction anti-race des poids lourds blancs. Patricia Williams, qui avait écrit un texte sur son expérience de profilage racial et de déni d’accès à un magasin Benetton, avait été critiquée pour l’hypothèse indéfendable que la race transcenderait l’espace et le temps. Bien sûr, ni Pat ni personne dans ce groupe en formation ne soutenait une telle idée. Ceux qui la critiquaient semblaient suggérer que, puisque la notion de race elle-même est instable, l’étude du pouvoir racial était nécessairement incohérente. Pourtant, alors même que la classe peut tout autant être considérée comme socialement construite – dès lors que la classe n’a ni fondement naturel ni fondement biologique – les membres de CLS ne suggéraient jamais qu’elle était trop instable pour être analysée dans le cadre de projets théoriques ou académiques. Nous savions donc que cette analyse était infondée, ne serait-ce que parce que nous étions engagés dans ce travail d’analyse critique ; mais, pour la plupart d’entre nous, nous étions plus jeunes, avions la peau plus sombre [darker], et nous étions moins établis que certains de ceux qui nous critiquaient. Nous avions donc besoin de quelqu’un pour se battre à nos côtés, à la fois dans nos termes et dans les termes de nos critiques. Et parce que Cornel connaissait à la fois le langage de la grande théorie et le chemin de la justice raciale, nous espérions qu’il nous soutiendrait et nous fournirait la force nécessaire à notre conférence.
bell hooks – la chercheuse qui m’avait ouvert les yeux avec son révolutionnaire Black Feminist Manifesto, Ain’t I a Woman – était alors une intellectuelle engagée [public intellectual] dont nombre de féministes blanches connaissaient et citaient les travaux. Du fait de sa renommée au sein de la communauté féministe en général, nous espérions qu’elle parviendrait à amplifier chez les féministes blanches l’idée de la nécessité d’intégrer la race au tournant féministe de CLS.
L’idée était d’organiser une table-ronde, puis de permettre des échanges intra-raciaux séparés entre personnes de couleur dans un espace et personnes blanches dans un autre. Elle résultait en partie des leçons que nous avions tirées des accusations de « Mau-Mauisation » qui avaient été suscitées par notre premier effort de pousser la question raciale au cœur de CLS : nous estimions que les choses se passeraient différemment – et peut-être de manière moins explosive – si les personnes blanches parlaient entre elles et si les personnes de couleur parlaient entre elles. Sur le papier, notre plan nous paraissait épatant.
La conservation entre les figures de proue - Mari Matsuda, Harlon Dalton, Pat Williams, Gerald Torres, and Richard Delgado - fut puissante, émouvante et riche. Chaque intervenant avait offert son analyse des défis auxquels tous et toutes faisaient face en tant que qu’auteur·e·s non blancs dans le monde académique. Mais une voix discordante se fit entendre lors des questions. Randy Kennedy, une figure montante de la critique tant des manifestations étudiantes qui faisaient pression en faveur du recrutement de personnes de couleur dans les law schools que des nouvelles orientations de la recherche, fit dériver la conversation dans une direction antagoniste. Il dénonça l’idée exprimée lors de la table-ronde que certains facteurs opéreraient comme freins vis-à-vis des recherches menées par les minorités, si ce n’est la médiocrité, et enjoignit : « si vous voulez écrire, écrivez. Si vous voulez être publiés, écrivez quelque chose qui soit digne d’intérêt ».
Les intervenants de la table ronde réagirent vivement – et durement – tandis que Randy continuait à secouer la tête après chaque intervention. Plus tard, au sein du groupe exclusivement composé de minorités, Randy fit savoir qu’il était essentiellement venu pour trouver de quoi alimenter son moulin – en l’occurrence un article qu’il était en train d’écrire et qui critiquait bell et d’autres chercheurs en droit qui travaillaient dans la même veine. Son article, qui allait par la suite être publié dans la Harvard Law Review, deviendrait l’une des analyses critiques les plus en vue de la nouvelle recherche sur la race – en tous cas jusqu’à ce que la campagne anti-CRT conquière une place centrale du débat politique américain, bien des décennies plus tard.
La table-ronde suivante au programme était celle avec bell et Cornel. « C’est maintenant que ça se passe », me dis-je, en lançant à Cornel un sourire fanfaron. Je souriais à pleine dents lorsqu’il commença son intervention, mais ma joie allait être de courte durée. Au bout d’à peine un paragraphe de sa communication, je me rendis compte que je ne comprenais rien à ce qu’il disait. Je me penchais vers l’avant, mais les analyses si remarquablement accessibles du « nous » que je l’avais entendu partager au cours de conversations informelles avaient disparu. Même si je n’étais pas très sûre de ce qu’il était en train de dire, il n’était certainement pas en train de livrer la critique de la faction « anti-race » de CLS que j’avais espérée et attendue.
Heureusement, il nous restait bell, qui justement montait au pupitre. Elle se tourna pour faire face à Cornel, qui était assis derrière elle, et commença : « je veux savoir pourquoi Cornel insiste pour parler dans une rhétorique aussi abstraite, inaccessible, masculiniste, et truffée de références masculines blanches ? ». J’en restai bouche bée, et jetai un regard vers Duncan, qui était clairement interloqué par ce qui était en train de se produire. Cornel était devenu le point central de la critique de vingt minutes que livra bell. Cet échange dont j’avais espéré qu’il déboucherait sur une invitation théorique à affronter la question raciale était en train de tourner au type de batailles qui avait englouti CLS à l’époque du « gender turn ». De manière répétée, les hommes avaient alors fait l’objet de critiques cinglantes pour avoir formé des boys clubs où jouer avec leurs outils théoriques. Ils avaient désormais la joie de découvrir que les hommes Noirs avaient le même problème avec « leurs » femmes. L’idée d’une intervention en duo de nos imposants cousins implosait sous nos yeux. J’étais sans voix.
Au bout d’un moment, je parvins toutefois à saisir l’humour, voire l’ironie, de la scène. Ce qui avait été imaginé comme une possibilité politique inspirée par une bande-dessinée s’était, de fait, transformé en authentique dessin animé. Mais le hasard fait bien les choses, en fin de compte, puisque sans tous ces développements, Critical Race Theory ne serait peut-être jamais né. Ce que la conférence avait en effet rendu très clair, c’était que nous avions besoin de créer les espaces et le temps pour réfléchir aux différentes manières dont le droit était impliqué dans les hiérarchies raciales, sans avoir à persuader des collègues réticents de ce qu’un tel projet était assez critique. Et que personne en dehors des juristes n’allait débroussailler le chemin pour nous.
Avec deux compagnons de CLS, nous commençâmes alors à contacter des chercheurs en droit dont nous savions qu’ils pensaient en dehors des cadres classiques de la recherche autour de la race pour les inviter à une réunion fermée. Nous voulions nous donner les moyens d’identifier les idées qui rassemblaient à la fois les juristes qui réfléchissaient à la question de la race autrement que dans une perspective contentieuse, et les chercheurs qui adoptaient une posture critique face au droit, depuis une perspective raciale. Le point d’achoppement était de savoir comment nommer un projet qui transcendait les paramètres traditionnels du droit de la non-discrimination et se saisissait d’une question controversée au sein de CLS. Reprenant mon cahier de brouillon, je dessinais des diagrammes composés des mots qui reflétaient nos aspirations. Nous voulions nous concentrer sur la race. Et, comme pour nos homologues de CLS, notre intérêt se tournait, au-delà de la pratique, sur le terrain de la théorie du droit. Ces concepts-clefs – critique, race, et théorie – s’agencèrent d’une manière qui sonnait comme quelque chose qui pouvait exister : « Critical Race Theory ». Un tel nom semblait parvenir à capturer une sensibilité qui demeurait informe tant qu’elle était innommée mais qui, sous cette appellation, devenait concrète et reconnaissable. C’est ainsi qu’au cours d’une semaine de forte chaleur, dans un couvent sans air conditionné aux alentours de Madison, Wisconsin, trente chercheurs et chercheuses de couleur se réunirent pour se présenter mutuellement leurs travaux, dans le but d’articuler les différents thèmes qui les connectaient. Parmi toutes les idées qui furent évoquées au cours de cette semaine-là, une en particulier semblait nous réunir : la race est une construction sociale, le racisme est bien réel, et le droit est central à l’un comme à l’autre. L’objectif était de comprendre cette relation complexe pour la transformer. Voilà, en résumé, le programme de ce qui devint Critical Race Theory.
Kimberlé Crenshaw, professeure de droit, Columbia University & University of California Los Angeles (UCLA) et présidente de l’African American Policy Forum
* traduction par Stéphanie Hennette Vauchez du chapitre 34 de l’ouvrage: Kimberlé Crenshaw, Backtalker. An American Memoir, New York, Simon and Schuster, 2026. ↩︎
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NDT : aux Etats-Unis, le droit s’étudie au niveau du Master (et non de la licence), dans des « law schools ». ↩︎
NDT : dans un chapitre précédent de l’ouvrage, Kimberlé Crenshaw décrit la manière dont elle a, avec d’autres, organisé et pris part à un cours alternatif proposé par les étudiants de la Harvard Law School sans être officiellement inscrit au curriculum de l’institution, afin de se former sur la question des rapports entre droit et race, dans un contexte de tension avec la direction de l’école lié au fait qu’après le départ du professeur Derrick Bell au début des années 1980, le corps enseignant ne comptait plus qu’un seul membre de couleur ni aucun enseignement consacré à cette question. ↩︎
NDT : nous faisons le choix d’une écriture inclusive qui, comme ici, ajoute des mots par rapport au texte en version originale (fellows = compagnes et compagnons). ↩︎
Jeu de mots : « speakeasy » était le nom donné aux bars et débits de boisson clandestins pendant la Prohibition, pour désigner des lieux dont on ne pouvait parler (speak) qu’à voix basse (easy : facile). ↩︎
Féministes critiques. ↩︎
NDT : nous avons fait le choix de traduire le terme « race » en anglais par « race », sans guillemets ou qualificatif (prétendue race, par exemple), comme dans le texte original ici traduit. ↩︎
NDT : Un des principaux mouvements d’organisation du mouvement des droits civiques aux États-Unis dans les années 1960, il a compté parmi ses membres et leaders Stokely Carmichael ou Angela Davis. Il a été très actif dans les Freedom Rides (ces voyages inter-États par lesquels les militants testaient la déségrégation raciale dans les transports), l’affirmation du Black Power ou la lutte contre la guerre du Vietnam. ↩︎
NDT : La révolte des Mau-Maus, dans les années 1950, est une révolte contre l’oppression du régime colonial britannique au Kenya, qui a mené à une sévère répression. ↩︎